Quand je dis que j’écris

Là où il est question d’information.

 

Loin des Pitchs efficaces recommandés pour convaincre et se sentir légitime en tant qu’auteur, le temps de boire un double expresso : je vous propose en Vous ou en Tu les questions fréquemment posées quand je dis que j’écris et auxquelles je réponds plus ou moins adroitement. Tant il est vrai que selon l’humeur ou le temps qu’il fait, la réponse peut différer d’un jour à l’autre. Je reste parfois désappointée mais souvent heureuse qu’on me les pose ; il y a mes propres évidences que je ne peux survoler sans en donner quelques éclairages. Pour un second degré : ce qu’il ne faut pas faire.

Prenons le cas d’une rencontre au hasard à la terrasse d’un café : un ami, une relation qui me connaît un peu… parfois un peu plus. Alors que je sirote mon café l’air de rien, je l’informe que j’écris et viens de publier l’un de mes romans en précisant son titre. Après l’étonnement, le sourire en complément, voire les félicitations, il me demande : “Ah, et t’écris quoi ?”

Ah, et t’écris quoi ?

Là où il est question du genre littéraire.

 

Comme j’écris de tout et tâte de plusieurs genres littéraires, difficile de faire court bien que le questionneur s’attende à une réponse adaptée et efficace. Rappelons qu’il s’agit d’une disponibilité temporelle autour d’un café. Alors, dans un souffle maîtrisé que j’imagine audible, je débite : “Des nouvelles, des romans, de la poésie, des chroniques…” Si le double expresso est rallongé, je rajoute entre deux gorgées : “Je navigue entre le court et le long” et ponctue la réponse d’un grand sourire, niais la plupart du temps. Le questionneur prend un air entendu à mon grand soulagement et poursuit par un : “Et ça s’adresse à qui ?”

Et ça s’adresse à qui ?

Là où il est question du lecteur-cible.

 

Voilà la question-piège ! Sans préparation, j’hésite à la vitesse de l’éclair entre plusieurs options. Comme mon lecteur-cible est pluriel ; j’esquive par un téméraire “J’écris pour divertir.” Comme j’affectionne différents genres littéraires qui, pour embrouiller les codes, s’entremêlent, il en est de même pour mes lecteurs-cible. Alors, pour rester concise sans dérouler le contenu de mes réflexions, je complète par : “Les adultes” ou “Les enfants” ou “Les adultes et les enfants”. Pas sûr que ça satisfasse le questionneur. Comme il reste sur sa faim, en l’occurrence sa soif, il propose un deuxième double expresso accompagné d’un : “Et ça parle de quoi ?” Je comprends qu’il a du temps, manifeste de l’intérêt et de l’empathie et que, pour lui, je ne suis pas bien claire, même si mon prénom exprime le contraire.

Ça parle de quoi ?

Là où il est question du thème général et du sujet particulier.

 

Je pense thème de prédilection récurrent ET sujet particulier ! Une gorgée de breuvage plus tard, je livre l’information, comme par exemple : “Ça parle de l’enfance et de son impact sur les relations entre les adultes devenus.” Si le questionneur ouvre de grands yeux ou avale de travers, je développe avec humilité tout en m’égarant : “Entre confusion et méprises.” S’il me dit “Je comprends”: je suis soulagée ; s’il regarde au loin : je suis perdue. Pas trop longtemps car il revient à son questionnement de départ oubliant qu’il me l’a déjà demandé : “Mais c’est quel genre, en fait ?” Le “en fait” montre que ma réponse initiale a failli.

Mais c’est quel genre ?

Là où il est question du lecteur et de ses préférences.

 

Je me trouve alors au creux et au cœur d’une évidence, pour moi,  pas pour mon interlocuteur. Je choisis alors de poursuivre. À son sourcil relevé, j’enregistre que c’est peine perdue. Je botte en touche et m’appuie sur ma quatrième de couverture – quand elle est écrite – et cette phrase si simple qui résume tout et qui lui est destiné. Rassuré, c’est à ce moment-là qu’il me questionne plus intimement : “Ça t’est venu comment ?”

Ça t’est venu comment ?

Là où il est question de l’inspiration et du talent caché.

 

Selon un adage qui fait toujours son temps : “On a du talent ou on n’en a pas.” Je sais bien qu’avant de me lire celui qui se trouve en face de moi croit que je ne peux pas en avoir, car, s’il me connaît, il l’aurait deviné depuis longtemps.  Consciente de ma solitude à cet instant-là, je prends la pagaie et commence à ramer. Je rame à petite poussée, avec humilité et simplicité. Je me raccroche au concret. Il propose de continuer la tournée d’expressos ; j’affiche mon plus grand sourire dans un soupir de soulagement. Je juge prudent de passer au déca ; je sens que d’autres questions m’attendent sans en connaître l’ordre d’arrivée. Un silence s’installe entre nous, les bruits des conversations des tables à côté me parviennent, mais je reste concentrée. À raison, car, les yeux dans le vague, le voilà qu’il lance :“Écrire, ça doit prendre du temps…” Sans savoir si c’est une interrogation adressée, j’attends que son regard revienne à moi. Là, je m’autorise à répondre.

Écrire, ça doit prendre du temps ?

Là où il est question du délai pour accoucher d’un roman dans la souffrance, ou pas.

 

Difficile d’admettre qu’il m’a fallu trois ou cinq ans pour écrire mon premier roman et le publier. Difficile de lui avouer, sans le perdre, que j’en écris plusieurs en même temps, avec deux ou trois nouvelles pour mes récréations. Comme je comprends qu’il me faut être efficace, je calcule mentalement combien de temps il m’a fallu RÉELLEMENT. Dans la plupart des cas, le délai est divisé par deux, voire par trois ; je lui précise, avec l’air de la connaisseuse et en habituée, qu’il y a aussi le temps de la réécriture et des corrections. Son “Hum, ah oui !” valide le propos, à ma grande joie. Et là, sans savoir pourquoi, il me demande, comme si sa future lecture en dépendait : “Pourquoi t’as pris un pseudo ?” ou “Pourquoi t’as pas pris un pseudo ?”

Pourquoi un pseudo OU pourquoi t’as pas pris de pseudo ?

Là où il est question de l’auteur et de sa petite personne.

 

Je tente le “Parce que… Pourquoi pas ?” Je ne rame plus, je plonge en sous-marin dans les dédales de mes anciennes hésitations bien trop longues à expliquer. Je maintiens : “Parce que… Pourquoi pas ?” Mon interlocuteur, loin d’être convaincu, conclut par un : “En fait, tu racontes ton histoire, ta vie ?”

En fait, tu racontes ton histoire, ta vie ?

Là où il est question du narrateur et de l’auteur.

 

L’illumination me vient, à retardement ; alors que j’aurais dû le préciser lors de la première question, j’expulse : “Fiction !” et obtiens en retour : “Fallait me le dire avant !” Mais si j’écrivais de l’autofiction,  ça se compliquerait. Quant à l’autobiographie, la réponse est simple et serait un “Oui” tonitruant et triomphal. Les choses s’étant éclaircies, il ne lui reste plus qu’une information importante à recevoir, banale en soi pour lui : “T’es publiée chez qui, on peut te lire où ?”

T’es publiée chez qui, on peut te lire où ? 

Là où il est question de la légitimité de l’auteur et de son référencement.

 

Sans maisons d’édition, y a t-il un salut ? Sans maisons d’édition ayant pignon sur rue, y a t’il une quelconque légitimité ? Je réponds : “Je suis auteur indépendant” précisant “par choix.” Soit je touche le fond à ses yeux, soit j’obtiens le regard enthousiaste de mon interlocuteur, pour peu qu’il soit artiste aussi ou qu’il ait un profil de libéral.
Je lui demande alors où il a l’habitude de se fournir en livres et, là, plusieurs options s’offrent à moi. Il me répond qu’il lit très peu, voire pas du tout. Aïe, je garde le sourire, en forme d’espoir. Il me répond qu’il lit beaucoup et se ravitaille chez son libraire, reconnu pour la qualité de ses conseils. Re-Aïe, jeune auteure, il y a peu de chance que ce libraire-là ait entendu parler de moi, encore moins qu’il m’ait lue. Il me répond qu’il flâne un peu partout, chez les libraires et en ligne ; victoire, je lui indique que je suis référencée PARTOUT ! Prenant mon courage à deux mains et constatant que la fin d’après-midi est entrée dans notre discussion, je propose gaiement “Un ptit apéro, ça te dit ?” Je ne m’attarde pas sur le “C’est pas de refus” même si l’enthousiasme me gagne, car l’intérêt de mon ami me percute avec un “Que me conseilles-tu de lire en premier ?”

Que me conseilles-tu de lire en premier ? 

Là où il est question de choisir – ou pas –  pour le lecteur et du contrat lecteur-auteur.

 

Bien sûr, j’ai mes préférences et c’est délicat de répondre à un telle question ; l’éviter l’est tout autant. Quelle promesse lui dérouler s’il souhaite me lire ?Je me raccroche alors à ce qui aurait dû être le point de départ : ce qu’il aime ! S’il répond la Fantasy, c’est pas gagné. Alors, je l’invite à parcourir un extrait. Encore faut-il l’avoir prévu et lui indiquer où et comment !
Des doubles expresso consommés à l’apéritif, vient le moment de se quitter. Un “À très bientôt” surgit entre un questionnement et une affirmation.

À très bientôt ?!

Là où il est question de remercier l’éventuel futur lecteur.

 

Oui, je le remercie chaleureusement, car il vient d’offrir de son temps et a manifesté de l’intérêt. Je ne sais s’il me lira ; peut-être en parlera-t-il autour de lui ? Peut-être pas, mais merci à lui pour l’aide apportée par ses questionnements ! Loin des pitchs formatés et à l’uniformité souvent inconvenante, je préfère me tromper parfois, rester honnête si je ne sais pas répondre, buguer dans un grand éclat de rire. Ça aussi, ça fait partie du contrat !

Cœur remerciements

Bien à vous !

Claire
Signature site Claire Le Guellaff

Cœur remerciements

 

 

 

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